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Le défi des nouvelles interfaces XAML - La cassure conceptuelle

J'ai l'habitude de publier ici du code, des tutors et des informations qui sont majoritairement très techniques. Il y a certains sujets où il me semble bon de prendre un peu de recul, les nouvelles interfaces utilisateurs le méritent largement. En effet, l'avalanche à la fois technologique et visuelle qui accompagne Silverlight et WPF, peut faire oublier l'objectif réel et le changement de paradigme, le nez collé à la vitrine, la tête dans le guidon pour ingurgiter les propriétés de dépendance ou les RIA Services on ne prend pas assez le temps de réfléchir plus globalement...

Ce billet sera donc une pause dans ce rush, on s'assoit, on prend le temps de réfléchir.

Pourquoi "nouvelles" interfaces ?

Comme vous l'avez certainement compris, quelque chose a changé. Il suffit de regarder Surface et son interface pour comprendre que ce changement n'est pas uniquement cosmétique, il est profond et touche aussi bien à la représentation des données qu'à l'interaction homme / machine. C'est pourquoi je parle ici de "nouvelles" interfaces utilisateur.

N'est-ce qu'une question de mode ?

Oui et non.

Oui car tout est mode chez l'humain... La façon de se coiffer, de s'habiller, la forme des voitures, celle des cafetières, etc. L'informatique, dans sa partie visuelle et interactive n'échappe pas à ce mouvement perpétuel. Le fait qu'un programme puisse se manipuler selon des concepts "à la mode" n'est donc pas "honteux" ni même accessoire ! C'est ainsi que l'humain vit, c'est ainsi qu'il imprime sa marque à l'environnement qui l'entoure.
L'humain est le seul animal a modifier son environnement pour le faire correspondre à ses rêves, là où tous les autres animaux subissent de plein fouet la sélection darwinienne et ce qu'on appelle la pression de l'environnement sans rien pouvoir y changer. Il y a donc bien un phénomène de mode dans ces "nouvelles interfaces" mais nous venons de voir que mode et civilisation humaine sont deux choses inséparables...

Non car on a tendance à associer les modes à la simple cosmétique et que le changement qui s'opère est bien plus conceptuel qu'un simple "relookage". J'y reviens plus loin.

Qu'est-ce qu'une mode ?

Pour ce qui nous intéresse ici, car sinon on pourrait en faire largement un sujet de thèse, disons qu'une mode est une façon collective et temporaire de faire les choses ou de les représenter.

Comment passe-t-on d'une mode à l'autre ?

Pour l'illustrer, une petite anecdote :

J'étais chez mon père il y a quelques jours et il venait de s'acheter une machine à café Senseo (lassé qu'il était de se faire racketter par les dosettes Nespresso du bellâtre "What else?"). Surprise ! ce modèle est rectangulaire alors que les Senseo, jusqu'à lors, était tout en rondeur (le nouveau modèle n'est d'ailleurs même pas encore sur leur site). Un changement de mode s'opère... Mais comment ? Ici on le voit, la mode était aux rondeurs, elles semblent passer aux formes plus carrées. Il est de même en informatique : Windows nous a habitués à ses débuts à des fenêtres bien rectangulaires aux angles bien droits. Ces fenêtres plates et rectangulaires ont fini par lasser. Windows avec XP et plus encore avec Vista et 7 est donc passé aux rondeurs. La "classe" absolue ayant été au début de cette mode de faire tourner ses applications dans une fenêtre non rectangulaire ! Allons-nous revenir à des fenêtres rectangulaires à l'instar des formes de la nouvelles Senseo ? Le nouveau paradigme qui préside à la conception des "nouvelles interfaces" se résume-t-il à cela ?

La cassure conceptuelle

De nombreuses modes en effet se sont juste résumées à cela : un changement de forme. Quand tout est rond on finit par revenir à quelque chose de plus carré et inversement. Le triangle, malgré sa très grande force symbolique ne se prête guère à l'affichage écran. Exit le triangle, le losage n'étant guère plus pratique, peut-être qu'un jour la mode sera aux fenêtres patatoïdes !

Les nouvelles interfaces homme / machine se situent-elles uniquement sur le plan esthétique ?

Encore une fois : Oui et non.

Oui car il est impossible pour une représentation d'échapper à la mode ambiante, ou celle à venir. Il en va de même en écriture par exemple.
On peut écrire des choses très nouvelles sur un sujet, mais il faudra bien se plier aux exigences de la langue de son pays, telle qu'elle est parlée au moment où l'on écrit.
On voit mal un philosophe contemporain ou même un simple romancier publier un ouvrage en latin ou en vieux français. Certains mots sont plus "à la mode" que d'autres, et s'il ne veut pas que sa prose "sente la naphtaline" il faudra qu'il emploie les mots, expressions et formes grammaticales de son temps.
Sinon il risque tout simplement de ne pas être lu/écouté, pire de ne pas être compris. Car la mode est un code culturel qui fait partie intégrante de la communication et donc de la compréhension entre l'émetteur et le récepteur d'une information. 
Il y a donc toujours une part d'allégeance à la mode en cours dans toute forme de communication. Cette mode pouvant même varier au sein d'une même société selon la cible visée (on ne s'adresse pas à la célèbre ménagère de moins de 50 ans des sondages comme à l'ado qui écrit en langage texto).
La mode, ainsi exprimée, s'intègre dans un corpus de règles sociales et morales plus large qu'on appelle les us et coutumes. Vouloir y échapper n'est pas forcément faire preuve d'originalité. Refuser la mode par simple réaction c'est aussi se couper de ses contemporains. Mais on peut aussi créer la prochaine mode...

Non car on assiste aujourd'hui à une cassure conceptuelle. Une rupture qui peut largement être minorée, voire ignorée, cachée qu'elle est, justement, derrière l'écran de fumée du simple phénomène de mode perçu comme seule modification esthétique.

Quelle est cette cassure conceptuelle ?

Elle est de taille ! Prenons un exemple concret : vous devez créer un logiciel de surveillance bancaire. Ici tout n'est que séries de chiffres, de pourcentages, de tendances à la hausse ou la baisse. Comment allez-vous créer l'interface d'un tel logiciel ?

La plupart des informaticiens se plongeront d'abord dans le code et poseront ensuite rapidement quelques grilles, ces horribles tableaux rectangulaires que tout éditeur de composants se doit d'avoir perfectionné à sa manière.

Va-t-il suffire de "templater" une DataGrid sous Blend en lui mettant des coins arrondis pour dire qu'on a utiliser correctement Silverlight ou WPF ?

Là, en revanche une seule réponse, claire et nette : Non !

Se servir du potentiel créatif de Silverlight et WPF ne consiste certainement pas à relooker les cases à cocher ni à "coller" un drop shadow à une boîte de dialogue ! Agir ainsi est un gâchis énorme, et surtout c'est ne pas avoir compris la cassure conceptuelle qu'impose ces outils.

Revenons à notre hypothétique application de surveillance. Supposons pour simplifier qu'elle permette à l'utilisateur d'avoir un oeil sur les actions de son portefeuille. La surveillance pouvant être activée ou désactivée pour chaque action.

La première tentation sera ainsi de représenter la liste des actions sous la forme d'une grille de données. On aura l'impression de profiter de toute la technologie en templetant la grille pour ajouter le logo de la société, des petites pastilles qui changent de couleur quand le logiciel teste une action, une autre quand l'action est à la hausse ou à la baisse, etc. On ira même jusqu'à ajouter quelques animations, c'est tellement "fun". L'utilisateur naviguera entre les pages qui coulisseront à l'écran de droite à gauche et réciproquement, etc. Là on aura eu l'impression de faire du neuf et d'exploiter à fond les possibilités de Silverlight/WPF !

Hélas, que nenni... En réalité ce qui aura été fait n'aura concerné que la seule apparence. Mettre du rond là où c'était habituellement carré ou l'inverse. C'est la mode dans son sens le plus négatif et le plus péjoratif qui soit : une lubie temporaire qui fait que si on n'a pas les dernières Nike en cour de récré on passe pour un ringard à qui plus personne ne veut parler. Angoisse permanente de l'ado moderne. C'est le côté agaçant, "fashion victim", la mode pour la mode, écervelée. Pourquoi ? Parce que la mode sans un vrai concept n'est rien.

La force du concept

Tout est concept, la réalisation n'est finalement que le passage obligé pour donner corps à un concept. Un compositeur quand il possède le concept, l'idée d'une nouvelle oeuvre, n'a pas besoin de savoir écrire des partitions ni même de savoir jouer d'un instrument. Le vrai acte de création est purement intellectuel. C'est un pur concept. Mais pour le communiquer à ses semblables il lui faudra passer par la réalisation. Souvent d'ailleurs un compositeur fera appel à un arrangeur pour tout ou partie de son oeuvre. Par exemple quelqu'un qui est spécialisé dans les parties de violons ou dans celles des cuivres. Tout le monde n'est pas Mozart, ce qui n'empêche pas des tas de compositeurs d'être connus et reconnus. Pour les films il en va de même. L'auteur n'est que rarement le réalisateur, et encore moins souvent le dialoguiste. Cela enlève-t-il de la valeur à son manuscrit sans qui le film n'existerait pas ?

Le passage au tout conceptuel est justement l'apanage de l'art contemporain. Certains y voient une fumisterie car ils n'ont pas compris qu'ici la cassure a eu lieu : la réalisation n'est que la partie visible de l'iceberg, l'essentiel de l'oeuvre se trouve dans le ... concept. C'est pourquoi le bonhomme à tête carré dessiné par votre fils de 5 ans n'a aucune valeur autre que sentimentale alors que celle d'un Picasso s'arrache à coup de millions de dollars (même si ici la spéculation purement financière vient gâcher toute la beauté de l'art, mais c'est encore un autre sujet!). Picasso n'est pas un handicapé moteur ne sachant pas faire mieux que des têtes carrées, il dessine à merveille, comme un Dali ou un Miro. Mais il a choisi de casser le moule, de s'exprimer autrement en échappant au carcan normatif, et pour cela il a beaucoup réfléchit ! Le changement est principalement et purement conceptuel, bien avant d'être dans le geste du pinceau sur la toile.

Une autre représentation du monde

Revenons à notre application bancaire. Que c'est triste comme sujet... Même relooké sous Blend, que cet étalage de chiffres sera rébarbatif. N'y-a-til pas moyen de casser le cadre, d'échapper au carcan normatif ? Ne peut-on pas ajouter quelques grammes de douceurs dans ce monde de brutes ? Un poil de poésie ?

Si, cela est possible. A condition de re-conceptualiser le rapport homme / machine, et donc les interfaces.

Un peu de poésie

Très honnêtement la bourse n'est pas un sujet qui m'inspire beaucoup de poésie mais faisons un effort !

Dans notre exemple chaque action se singularise par un nom, une quantité possédée, un cours et par un indicateur signalant si elle est surveillée ou non.

Transformons ces données en acteurs. Car le changement conceptuel est en partie là. Chaque action sera ici un acteur autonome. Ne nous reste plus qu'à choisir comment cet acteur sera représenté et dans quel univers on va le faire vivre.

Par contraste choisissons un cadre naïf à l'opposé du monde de la finance : une scène champêtre. Notre décor sera une clairière avec une forêt en arrière plan. La tendance du CAC40 ? Nous allons la représenter par le temps qu'il fait : ciel bleu neutre quand l'indice est stable, soleil caniculaire lorsque que l'indice dépasse un certain pourcentage de hausse par rapport à la veille, pluie voire tempête lorsque l'indice se casse la figure.

Voilà déjà une information conventionnelle et rébarbative représentée d'une autre façon, non conventionnelle. Imaginez-vous un écran géant, quelque part sur un mur du bureau. Un joli décor de campagne animé. Quelques nuages arrivent dans le ciel. L'oeil averti de l'utilisateur saura que le CAC40 est en baisse légère. Avec l'habitude, en comptant les nuages dans le ciel il saura même dire de combien de pourcent. Tout cela sans datagrid ni alignement de chiffres....

Mais poussons plus loin les choses et intégrons les actions à ce paysage.
Supposons que chaque action soit représentée par un animal qui va évoluer dans le décor.
Total, ce goinfre, sera peut-être representé par un sanglier fouillant le sol. Air France sera représenté par une libellule, les Ciments Lafarge par un castor, etc. Maintenant appliquons à ses animaux des comportements en fonction des données chiffrées. Le nom n'est plus une donnée à affichée, le caractère choisi pour chaque action est une identité. Une donnée de moins à afficher. La quantité d'action sera représentée par la position de l'animal : à l'avant-plan quand on possède beaucoup d'action de ce type, loin quand on en possède peu. Encore une colonne du data grid qui devient inutile. Le cours est-il à la hausse ou la baisse que l'animal aura un comportement joyeux, bondissant dans le décors, ou bien qu'il semblera mou, figé, voire couché sur le flanc au sol. Plus besoin de datagrid !

Et le caractère actif/inactif de la surveillance d'une action ? Imaginons un enclos dans le décor. Par simple Drag'drop (avec le doigt comme sur Surface) prenons un animal et posons-le dans l'enclos. Le logiciel interprètera cela comme l'exact effet d'une case à cocher "surveillance active" qui sera décochée. Reprendre l'animal et le sortir de l'enclos aura l'effet inverse.

Une idée folle ?

Fermez les yeux et imaginez ce tableau vivant un instant... Une scène de campagne avec des petits animaux qui se promènent, le temps qui change, ah, tiens, une éclaircie. Le pauvre castor a l'air bien malade se matin...

Bien entendu, certains voudront savoir ce que j'ai fumé aujourd'hui, c'est un risque que j'ai pris et que j'assume en écrivant ce billet :-)

Mais ce que nous venons de faire ici est de transformer une application rébarbative qui, dans le meilleur des cas aurait été rendu sous la forme de tableaux de chiffres aux coins arrondis servis par quelques boutons animés et une poignée de drop shadow, en une scène champêtre, charmante. Quelque chose qui donne envie de regarder le programme fonctionner juste pour le plaisir. Car les données sont devenues des acteurs, car le cadre du programme est devenu un univers auto-suffisant.

La cassure est là

Plus de cases à cocher, plus de colonnes de chiffres, plus rien de normatif ni conventionnel. Les données sont des acteurs autonomes qui racontent une histoire.

Est-ce si fou ?

Il est évident que l'exemple que j'ai pris des cours de la bourse et sa représentation gentillement niaise façon Walt Disney est un simple contrepied volontairement ironique, mais pas seulement. Imaginez-vous encore ce joli tableau dans le bureau d'un riche spéculateur... Ne pensez-vous pas que je pourrais vendre des installations complètes, très cher, et que cela marcherait ? Certainement que si. Alors que personne ne voudrait acheter le énième logiciel de gestion de portefeuille que je pourrais écrire, même relooké sous Blend ! Certains même parleraient alors de snobisme, de gadget. Ceux qui ne pourraient s'offrir mon système bien entendu. Mais pas les utilisateurs qui l'achèteraient et qui en seraient très contents ! La "mode" serait lancée !

Ce qu'il faut donc comprendre ici c'est que les "nouvelles interfaces utilisateurs" l'UX (User eXperience), ce nouveau paradigme dont je parle ici bien souvent et depuis un moment maintenant, n'est pas "qu'une mode", c'est un changement conceptuel, donc en profondeur, du rapport entre l'homme et la machine. C'est une nouvelle façon de penser les données non plus comme des informations passives mais comme des acteurs autonomes évoluant dans un univers vivant.

Et concrètement ?

Tout cela est bien gentil, mais certains se disent (les plus courageux, ceux qui sont arrivés jusqu'à cette ligne ! - merci au passage :-) ) que bon, ils ont un soft à faire pour hier et qu'ils voient mal comment tout ce gentil délire peut s'appliquer à une compatibilité analytique ou une facturation.

Je leur répondrais que si j'ai pu tranformer, même virtuellement dans ces lignes, une application de gestion portefeuille boursier en une scène de campagne tout peut être fait !
Pourquoi ne pas transformer les comptes clients en bulles de couleurs évoluant dans un aquarium, plus la bulle est grosse plus l'encours du client est important, ou bien pour les commerciaux, plus la bulle devient grosse plus il est temps d'appeler le client car il n'a pas passé de commande depuis longtemps. Quelques jolis écrans plats sur les murs du service commercial ou dans le bureau du patron permettraient immédiatement de suivre la vie de l'entreprise, sans chiffres, sans cases à cocher ni boutons radio, sans fenêtre aux coins ronds ou non...

Application exemple

Dans mon temps perdu (autant dire pas grand chose) je suis en train de faire une petite application Silverlight qui met en pratique ces concepts pour faire comprendre comment on passe de mes explications à un vrai logiciel qui fait quelque chose de réel. Le code C# de l'application est déjà écrit et testé, c'est bien entendu le look qui prend le plus de temps dans un tel cas. Des mock-up en 3D, du sketching sur des bouts de papier, des dessins sous Expression Design, il me reste à mettre tout cela en forme sous Blend.

Un autre exemple existe depuis quelques années, il n'est pas logiciel mais bien du domaine informatique tout de même : le lapin Nabaztag. Tiens, il baisse l'oreille gauche... le CAC 40 se casse la figure. Ah, il devient rouge, ma chérie a laissé un message sur mon répondeur... Le créateur du Nabaztag a tout compris de cette cassure conceptuelle et des nouvelles interfaces utilisateur...

Si le sujet vous intéresse, et pour voir prochainement une illustration de ce que je viens d'expliquer ici, alors une seule solution :

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